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Interview Bertrand Belin: Leonard Cohen, prochain album, philharmonie et toutes ces sortes de choses

Publié le par Pierre CHARVET

 

" IL N'Y A AUCUNE RAISON DE PENSER QUE JE FERAI UN DISQUE EN 2017 "

 

Quel musique écoutez-vous actuellement?

J'ai récemment écouté le dernier album de Leonard Cohen bien sûr, il est sorti quelques temps avant sa mort, et c'est vrai que j'aime énormément ce disque, je l'ai beaucoup écouté ces derniers temps. Sinon j'écoute un gars qui s'appelle Tommy Peoples, c'est un violoniste irlandais, j'écoute pas mal de musique irlandaise. Et puis j'ai écouté un petit prélude de Bach aussi. J'écoute Hank Williams. J'écoute des vieilleries et puis des nouveautés qui me passent sous les oreilles. Hier on a vu un groupe qui s'appelle Ghost par exemple, à Mâcon, qui était excellent.

 

Ecoutez-vous beaucoup de classique?

Ça ne veut  pas dire grand-chose, le classique. Je n'écoute pas tellement de musique d'avant 1900, en fait. Un petit peu la fin du 19ème siècle, Mendelssohn ou des gens comme ça. J'écoute surtout de la musique de la toute fin du 19ème et surtout du début du 20ème siècle: des compositeurs légendaires, connus, de grand talent que sont Bartók, Stravinsky, Debussy, Maurice Ravel... Puis des plus récents comme Eric Tanguy, Philippe Glass, John Adams. Voyez, les musiciens que les musiciens écoutent, quoi. Je n'ai pas une mélomanie qui me pousse à faire des choix uniques. Je ne fantasme pas le répertoire très singulier. Il y a déjà tellement à faire avec ces grands génies qu'on vient de citer et qui ne sont pas au Panthéon pour aucune raison.

 

 

Dans une interview, vous avez dit beaucoup vous intéresser à comment les artistes ont vécu leur discipline, leur métier. Pouvez-vous élaborer ?

Je suis assez friand de biographies d'artistes ou d'écrivains que j'aime, ou de textes tentant de capturer ce qui pouvait faire un peu les mobiles des artistes, ce qui les met en mouvement. Je suis curieux de ça. J'aime bien savoir dans quelles conditions de vie écrivait Valéry Larbaud ou Emmanuel Bove, pour citer 2 personnes qui avaient des vies très différentes au niveau des moyens qui leur étaient concédés, soit par leur naissance, soit dans le milieu dans lequel elles vivaient. Ça m'intéresse, oui.

Je ne m'interroge pas tellement sur la création. Je ne sépare pas ce qui est du domaine du culturel et le reste de la vie. Pour moi il n'y a pas tellement de frontières. Se cultiver, c'est aussi savoir reconnaître ce qui est bon à manger dans la forêt. C'est de la culture, ça aussi. Ce qui peut m'intéresser, c'est "dans quel Monde ils vivaient", quoi. Ce que faisaient les autres autour de elle ou lui. Je tire des informations sur l'intensité de l'oeuvre et le contexte dans lequel elle a été faite. C'est-à-dire "à quelle période de l'histoire", "dans quelles circonstances", "contre qui" et "pour qui?"

 

 

" Le silence, c'est le socle sur quoi toute parole et tout bruit s'écrit. "

 

 

Pour rebondir par rapport à l'époque dans laquelle on vit: comment vous situez-vous dans ce temps présent?

Je pense que c'est chimérique de vouloir échapper à son époque, même si on partait sur une île déserte. Ça ne produirait pas un changement d'époque. Je m'accommode très bien du Monde dans lequel je vis, et je suis loin de penser qu'il est moins parfait que celui dans lequel je serais plongé en 1910 ou 1750 par exemple. Je ne pense pas que le Monde est plus affreux que ce qu'il a pu être. Je ne pense pas du tout ça. Je pense que chaque époque a du voir ses déplorations et ses doléances, et ses renonciations et ses dénonciations, depuis toujours, depuis l'Antiquité et probablement même avant. Comme toujours, il y a une part nécessaire d'interrogation et de mise en disposition dans le conflit  aussi avec ce qui dans l'époque ne nous plaît pas. Il y a plein de façon de le faire, il y a le militantisme politique. Il y a aussi cultiver un certain silence, qui aujourd'hui peut être aussi considéré comme une chose prenant part au débat, vouloir désactiver le raffut permanent. Il y a plein de façons de faire, de négocier. Je suis très intéressé par le monde dans lequel je vis, et je ne suis pas du tout dans une forme de rejet, pas du tout.

 

Justement, le silence...

Ce serait une fantaisie de vous répondre par un silence. Le silence, c'est une vertu. Ça peut être aussi une arme, ça peut être très difficile nerveusement de supporter le silence, mais ça peut être aussi une bénédiction d'en avoir de temps en temps. C'est le socle sur quoi toute parole et tout bruit s'écrit. Parfois il faut garder un peu de place sur le papier.

 

 

J'ai l'impression que vous avez une position de faire un pas de côté, ou de prendre un peu de distance. Qu'est-ce qui vous interroge, vous inquiète actuellement?

En faisant des disques, en écrivant des livres, je contribue à ajouter des choses. Je ne considère pas que parce que je n'ai pas de compte Twitter, je suis quelqu'un de disparaissant et de soustrait. Je pense qu'il y a une inflation de communication. C'est une chose qui aurait plutôt tendance à m'inquiéter. Je parle bien de "communication", pas d'information, c'est à dire d'échanges qui ne transportent pas forcément d'informations ni capitales ni essentielles. Encore que la vie n'est pas faite que de choses essentielles. Elle est faite aussi de futilités, qui en s'agglomérant produisent aussi du sens, je veux bien le croire. Mais j'ai l'impression que la production de sens, là, dans la multiplicité des échanges communicationnels a l'air d'être un peu un hydre à 7 têtes dont on aurait coupé les 7 têtes. Un hydre sans aucune tête.

 

Il semble que vous ayez trouvé votre voix à partir de "Hypernuit". Qu'est-ce qui s'est passé entre "La Perdue" et "Hypernuit"?

Il s'est passé quelques années. Si vous portez attention aux deux premiers disques, vous verrez qu'il y a des chansons qui sont à peu près chantées comme sur "Hypernuit", et d'autres pas. Donc, je chantais déjà comme ça à l'époque, mais il y a des chansons, des sujets, des atmosphères dramatiques qui appelaient une certaine légèreté dans l'interprétation. Je pense à la chanson "Porto"par exemple, c'est une  chanson que j'ai écrite sous influence de chansons que j'aimais, notamment celle de Pierre Barouh et Francis Lai, "A bicyclette", chantée par Yves Montand, qui constituait et constitue toujours pour moi un modèle de chanson assez classique. Et ces chansons-là appellent un ton badin, en tout cas pas du même genre de gravité que  des chansons comme "Le Colosse" ou "T'as l'vin t'as pas l'vin". Et puis il s'est passé aussi que la voix que j'ai, avec laquelle je vous parle, c'est ma voix. C'est un instrument sur lequel je jouais haut, et maintenant je joue en bas.

 

Un prochain album en préparation?

Il y a une forme de réflexion en cours, d'approche... Je suis déjà un peu embusqué pour traquer les chansons qui se trouveront sur le prochain disque. C'est-à-dire de l'idée que je m'en fais, de l'idéal, de la distance que j'ai envie de prendre avec ce que j'ai déjà fait, de ce que j'ai envie de conserver de ce qui s'y trouve. Je commence à penser à une forme, mais à cette heure-là, c'est une chose qui n'a pas encore d'allure. J'amasse de la terre glaise, un peu, pour donner une forme un peu plus tard. Mais quand même, il y a quelque chose qui se dessine un peu, au détour d'une musique que j'entends, de ce que je joue sans y penser. Ça fonctionne toujours un peu comme ça: un forme de sédimentation, et puis une fois qu'on a la matière, on commence à tailler dedans. Mais il n'y a aucune raison de penser que je ferai un disque en 2017. J'enregistrerai probablement, mais il sortira plutôt en 2018.

 

La tournée contribue t’elle à ce processus créatif, ou faut-il des échéances?

Il faut bien à un moment donné se mettre au travail dans un temps circonscrit, mais en tout cas pour les écrire, je peux être dans le camion, dans la loge... Mais en général, je m'arrange pour ne pas me rendre compte que j'écris des chansons. Je prends un peu d'avance en ramassant sur le chemin des petits bouts de ceci ou cela.

 

Vous serez à la Philharmonie de Paris pour 3 dates en juin 2017. Sera-ce une trame classique, y aura t'il des invités? Que pouvez-vous en dire?

C'est un peu loin pour dire des choses. Je ne peux pas dire s'il y aura des invités ou pas. C'est une chose qui se pratique beaucoup dans les concerts "parisiens", on profite toujours des concerts parisiens pour avoir des invités prestigieux, moi c'est pas tellement mon truc. J'aime mieux être entouré de musiciens que j'aime, et c'est aussi parce quand je suis invité par quelqu'un pour chanter une chanson, en général j'aime pas trop. J'aime beaucoup être invité et en général j'y vais le plus possible, mais quand on est dans la salle et quand on doit monter sur scène pour une chanson, je trouve que c'est un exercice assez difficile que je n'aime pas faire moi-même, parce qu'on n'a pas le temps de goûter à la scène, il faut repartir, on n'est pas chaud, on ne peut pas profiter du concert parce qu'on attend son tour, c'est pas un exercice que j'aime faire, par conséquent je n'aime pas l'imposer aux autres non plus, quoi. Mais enfin, je pense que ce sera l'occasion de faire un répertoire assez sélectif de chansons. C'est à dire aller prendre dans les 5 albums des chansons qui traiteront de près ou de loin, mais plutôt d'assez prêt, d'un sujet en particulier, donc ça pourrait faire l'objet d'un concert un peu concept autour de l'altérité défaillante, la bagarre, la guerre. Mes albums sont toujours nourris par des chansons qui parlent de ce sujet-là, comme "ne sois plus mon frère", "pour un oui pou un non", "la tranchée", "chevaux ouverts"... Pas mal de textes qui abordent cet aspect-là, c'est-à-dire le conflit national, le conflit intime, enfin: le conflit. Bien sûr, je ne peux pas en dire d'avantage parce que le choix n'est pas complètement fait, mais enfin, ce sera un peu comme un concert de contingent, comme une batterie militaire.

 

On peut imaginer qu'il y ait des cordes?

Parce que c'est la philharmonie? Les cordes, non. Je pense qu'il n'y aura pas de cordes, parce que c'est ce qui pourrait arriver de plus évident. Je pense que c'est ce qu'attend pas mal le public: "on va écouter la même chose avec des cordes". Moi, je ne pense pas que ce soit toujours légitime. Les chansons sont parfois mieux, osseuses, dans leurs habits d'origine. Mais je ne m'interdis pas de jouer un peu de violon ou d'être accompagné. Mais en tout cas on ne me propose pas de jouer avec l'orchestre de la philharmonie, c'est pas ça le projet. Je n'ai pas les clés de la philharmonie, quoi. Enfin... J'ai les clés pour 3 soirées dans une petite salle.

 

 

Leonard Cohen: " une longue vie d'élégance et une singularité "

 

 

Que vous évoquent ces 3 couvertures (couvertures des Inrockuptibles: David Bowie, Prince, Leonard Cohen, disparus en 2016)?

Ce que je pourrais dire: Prince, il est mort un peu jeune. Quand on a un bon musicien, danseur, compositeur comme lui, on aimerait le garder plus longtemps.

David Bowie, il est mort un peu jeune, quand même.

Quant à Leonard Cohen, il est mort... à un âge... Moi, j'aimais bien quand on vivait 600 ans à l'époque de l'ancien testament, mais c'est plus le cas aujourd'hui malheureusement. Et Leonard Cohen, il a eu - comme David Bowie - le souci de nous adresser quelques messages au cours de sa vie. Pour Leonard Cohen, ça a un peu duré un peu toute sa vie, ce registre confidentiel et cette longue préparation à ce qu'il y a de plus énervant dans la mort, c'est à dire: ne plus être vivant. Et dans son dernier disque, il y a une énorme élégance, et il parle beaucoup de gratitude. Il a des interlocuteurs différents suivant les chansons, mais on se sent toujours un peu visé par la gratitude. Il nous dit que "ça va les gars. C'est bon. Oui, je vais mourir, mais ça ne fait plus mystère, mais je me suis bien organisé pour que ce soit le moins terrible possible pour moi et pour vous.". Il y a un peu de ça, c'est ce que je ressens en tout cas. Et ça signe une longue vie d'élégance et une singularité dans la conduite de cette élégance-là. Il a eu une vie d'artiste, aussi, et un comportement par rapport à la médiatisation, assez exemplaires il me semble. Ce qui ne lui pas toujours été rendu.

David Bowie, il est encore très agité. Il est encore assez vivant, pour longtemps, pour très très longtemps à mon avis.

C'est un peu comme des Saints. Ces personnes qui sont connues sur la planète entière - à quelques exceptions près géographiques: le milieu des forêts ou les hautes montagnes - mais ils sont connus partout, quoi. Et on peut se demander quel statut va leur être réservé dans 5 siècles. Quand je vois des personnes comme ça qui pendant 50 ou 60 ans ont été à la Une des magazines, quel statut va leur être réservé, surtout qu'on dispose d'une documentation iconographique importante, quoi. Donc je trouve ça amusant, et puis ce sont des personnes aussi sur lesquelles ont été projetés tellement de fantasmes et de besoins, qu'ils ne sont pas tout fait, qu'eux-mêmes. C'est un des problèmes, je trouve, de ce genre de vie, c'est quand même d'être un petit peu... un peu de la viande, aussi. Qui attire les fauves. Mais bon, ça peut être vécu comme une offrande. C'est un peu christique, ils sont un peu christiques. Ça a quelque chose à voir avec l'offrande de soi, quoi. Hé ben oui, mais à un moment donné, ça paie.

 

 

 

Interview réalisée par Pierre Charvet le 20 novembre 2016 à Hyères dans le cadre de la tournée de Bertrand Belin, à l’occasion de son concert -

 

(Réponse sur Leonard Cohen, David Bowie, Prince, à retrouver en vidéo sur Youtube : https://youtu.be/-lxVKWfwN3I

Chronique du concert du 20/11/2016 : http://www.concertandco.com/critique/concert-bertrand-belin/theatre-denis-hyeres/51381.htm )

 

 

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